DIY War Cars

Les dessins à la règle / Drawings with a ruler, mixed medias on paper, 21 x 29,7 cm, Los Angeles, California, 2015

Published in Osmos magazine, issue #6, spring 2015, with a text by Charles Emptaz & photos by Samuel Gratacap

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    Ma voiture libyenne

    En montant dans la voiture d'un Libyen on peut apprendre beaucoup de choses. Mais si jamais on vous laisse le volant, il faut toutefois prendre quelques précautions. Pour commencer, achetez votre permis de conduire au marché, pas plus de 100 dollars. Si vous comptez rester un peu sur place, vous ferez une bonne affaire en achetant la voiture ici, on ne paie pas de taxes et sachez que les meilleurs modèles sont importés du Golf Persique ou d'Asie, on les trouve pour 1500 dollars, avec un faible kilométrage.
    Ensuite si c'est une voiture civile que vous conduisez, assurez vous quand même que des cornes de gazelles sont bien disposées sur le pare-choc avant, ça porte chance, ici il en faut. Le code de la route relève de l'abstraction.
    Si vous voulez vraiment être tranquille, vérifiez qu'une queue de poisson pend à l'arrière, c'est également bon pour le sort. Karim qui m'a beaucoup aidé pour mon dernier voyage libyen et que je tiens pour un grand expert de la question automobile m'a parlé très sérieusement des vertus prophylactiques de ces options décoratives.

    Pour la décoration justement, optez pour quelque chose de sobre. De la moquette sur le volant, des chromes un peu partout sur les roues font partie des classiques ici et vous permettrons de passer inaperçus. D'une façon générale à Tripoli, la capitale, on reste très italien sur le style. Italien dans la façon de s'habiller, de se coiffer ou de conduire : à fond la caisse. Au début du XXème siècle l'Italie a colonisé la Libye d'une façon extrêmement violente. Les généraux fascistes de Mussolini y ont créé les premiers camps de concentration et ont perpétré de nombreux massacres de civils pour imposer leur loi. Ils ont quand même donné au pays une administration, une architecture et un système routier que les Libyens empruntent toujours, en roulant à tombeau ouvert. Aujourd'hui on compte encore de nombreuses pizzerias à Tripoli, mais depuis que l'Italie a fermé son ambassade récemment sa présence se résume surtout à Eni, le géant pétrolier qui exploite un quart des hydrocarbures libyens. Les Libyens ont coutume de dire que chez eux le pétrole coûte moins cher que l'eau, alors malgré la guerre civile l'Italie maintient ses intérêts économiques.


    Dans ce pays de routes toute droites et de conduite à l'italienne, par ces temps particulièrement troublés, la déco des voitures est aussi un acte révolutionnaire. Ainsi sur la vitre arrière des autres automobilistes, vous remarquerez peut-être un sticker avec le nom de la ville du chauffeur et son slogan toujours poétique: L'étincelle de la Révolution, Les Aigles du Djebel, les Lions Libyens. La ville d'origine est comme la voiture, quelque chose de capital: c'est ce qui vous définit. Chaque ville a sa légende révolutionnaire, son rôle, plus ou moins brillant dans ce grand mouvement de liberté, qui avant de tourner au bordel général a été un moment historique qui a marqué chaque Libyen. Et puisque c'est encore la guerre, qu'elle n'a jamais vraiment cessé depuis la révolution, on va s'intéresser aux voitures des combattants.
    Misrata, le grand port commercial de l'ouest libyen est une de ces cités de légende. Par sa population, c'est la troisième métropole du pays. Elle a acquis son statut de cité martyre en 2011, quand les troupes de Kadhafi en ont fait le siège et que ses habitants ont résisté héroïquement. Le siège a duré trois mois et face à une rébellion de citoyens, l'armée du tyran envoyait ses chars et son artillerie lourde ainsi qu'un paquet de snipers étrangers chargés de tirer sur tout ce qui bouge, femmes et enfants compris.

    Quelque part ce sont les voitures qui ont sauvé les Misrati. Et pas le modèle le plus en vogue. Voici l'histoire.

    Depuis l'embargo qui avait frappé la Libye dans les années 80, seuls quelques pays asiatiques comme la Chine ou la Corée du Sud avaient continué d'importer des voitures là-bas, devenant de fait majoritaires sur ce marché. Peu avant la fin de son règne, Kadhafi avait acheté un stock conséquent de pick-up chinois. Un pick-up tout a fait ordinaire sorti des usines du plus petit constructeur chinois, SCAI, une marque spécialisée dans l'export au Moyen Orient et qui avait commencé par écouler ses stocks en Irak. La traduction des initiales SCAI, veut d'ailleurs dire Compagnie générale pour l'industrie automobile en Irak (General Company for the Automotive Industry in Irak). Autant dire un nom pas très vendeur, ils ont donc choisi un titre plus simple pour leur pick-up baptisé : Grand Tiger. Une voiture basique, sans chichi: deux places à l'avant, une grande benne à l'arrière, pour mettre du matériel, ou à l'occasion transporter quelques amis. Le dictateur destinait ce Grand Tiger aux jeunes fonctionnaires du régime. Il s'agissait de leur faire un prêt soutenu par la Banque Agricole Libyenne. Une espèce d'emprunt jeune pour kadhafistes. Seulement voilà, personne n'a voulu de ce modèle chinois jugé beaucoup trop ringard. Le goût prononcé des Libyens pour les belles voitures ne s'accordait pas avec ce modèle chinois inconnu et peu propice à impressionner quiconque. Entre 300 et 400 de ces voitures sont donc restées, dans des entrepôts du port de Misrata, en attendant preneur. Et au moment de la Révolution les rebelles s'en sont emparés, sans faire les fines bouches.

    Les voitures chinoises dont personne ne voulait ont été transformées pour devenir des engins de guerre au service de la Révolution. La première chose c'est que contrairement aux kadhafistes, les rebelles n'avaient pas de blindage. Ils ont donc découpé des plaques de métal qu'ils postaient à l'avant des pick-up chinois, sur le pare choc. Si vous voulez, pour protéger le conducteur des tirs adverses c'est quand même plus efficace que les cornes de gazelle. Faites le test, vous verrez. Pareil à l'arrière, une grosse plaque de métal, cette fois pour protéger le tireur. Celui là était assis sur un siège fixé à un canon anti aérien ou à une énorme mitrailleuse postée dans la partie ouverte de la voiture. Les ateliers d'une quinzaine de citoyens fonctionnaient en flux tendu et les blindages étaient changés tous les cinq jours tellement on leur tirait dessus. Les rebelles Libyens allaient jusqu'à récupérer les batteries lance-roquettes d'hélicos ennemis pour les placer sur leur voitures et activer les armes avec des branchement rudimentaires d'électro-ménager.
    Cette technique du pick-up armé était connue des anciens qui avaient participé à la guerre entre la Libye et le Tchad en 1987. Guerre du désert qu'on avait surnommée la Toyota War, en raison du grand nombre de pick-up utilisés. Des véhicules également très prisé des shebabs Somaliens.

    Armé d'un nombre conséquent de ces voitures remodelées, les misratis ont pu mener des actions héroïques, contourner les lignes ennemies pour les prendre à revers, gagner du terrain et finalement repousser les kadhafistes jusqu'à les battre. Le constructeur asiatique a même racheté une de ces voitures libyennes pour l'exposer dans un salon automobile et faire la promotion de sa marque. Consécration pour le Grand Tiger, passé du statut de voiture invendable à celui de véhicule révolutionnaire.

    Symbole de la libération, le pick-up asiatique libyen roule toujours aussi vite, tire toujours aussi loin. Ce sont des voitures résistantes. Mais personne n'a jamais songé à les désarmer. Peinturluré au nom de ville, de la brigade ou de la milice locale, le Grand Tiger sert aujourd'hui aux Libyens à se faire la guerre entre eux. Une guerre civile sans idéaux qui ravage le pays, divisé entre l'Est, l'Ouest et le Sud. Aujourd'hui, la Libye ressemble de plus en plus à une vielle voiture volée, dont on arrache chaque pièces de valeur.

    Charles Emptaz, Osmos, summer 2015