Anna de Golferichs - Entretien sur l'art, le joli et le fonctionnel - 2012

Entretien sur l'art, le joli et le fonctionnel

Dans ton œuvre et en particulier dans l'exposition "pour faire joli" tu revendiques un concept, le beau, rien d'habituel en général pour les discours complexes autour de l'art contemporain. Crois-tu que ce soit un mode de situer l'art dans la sphère du quotidien des gens ?

En fait je ne revendique pas le beau mais plutôt le joli, et c'est  je pense ce qui est délicat en art contemporain : le joli, le décoratif sont tabous, comme si quelque chose de joli ne pouvait pas aussi être intéressant et profond. On peut faire du beau si c'est grandiose, si c'est de l'ordre du sublime, mais alors pour moi c'est trop grand, c'est immense, ça ne m'intéresse pas. Je veux faire un art à taille humaine, pas quelque chose devant lequel on doive s'agenouiller et prier, mais des oeuvres qui nous parlent de très près et prennent place chez nous avec force et discrétion.
Aussi, je m'intéresse à ce qui fait le décor de nos vies, dans lequel l'ornement est hyper présent. Les façades des immeubles, le mobilier urbain, les boutiques, restaurants, ... et dans la sphère privée, les éléments "pour faire joli" sont partout et toujours chargés de sens. Ils envoient des informations plus ou moins subliminales et plus ou moins voulues. Ils ne sont pas que "pour faire joli", pas que décoratifs, ils nous manipulent un peu parfois. J'aime utiliser ce pouvoir. Dans mes oeuvres, il y a un certain désir manipulateur : elles doivent nous influencer au quotidien.

Beaucoup de tes installations font référence à l'espace domestique et donnent la sensation de confort et de proximité, mais avec « El mejor Pais » tu t'appropries complètement l'espace public. Quelle différence vois-tu dans l'usage d'un espace ou de l'autre ?

Pour moi lire le journal est une activité très personnelle, même assez intime, et c'est ce rapport solitaireet douloureux aux nouvelles du monde que j'ai partagé en proposant une sorte de contre lecture des actualités.
Avec la performance dans la rue (la distribution de ce journal fait que de bonnes nouvelles), je ne suis pas sûre de m'approprier 
tellement l espace public, mais je m'adresse à un public plus large que l'habituelle élite cultivée qui fréquente les lieux d'art. Cette volonté - s'adresser au plus grand nombre - est une constante dans mon travail. Comme le "joli", c'est un parti prix délicat à défendre dans un milieu où la tendance porte à penser que si le grand public peut apprécier alors ça ne doit pas être très intéressant ni profond.
J'évite aussi de trop faire référence à l'histoire de l'art et utilise un vocabulaire formel le plus universel possible. Avec la paire de fauteuil "Have a bite" et "Rest in peace" par exemple, je me positionne dans un double champ de référence : le cube peut-être vu comme icône d'un certain art minimal que j'affectionne beaucoup, Donald Judd en tête, sur lequel est appliquée une empreinte sculpturale presque caricaturale d'un certain courant gestuel. Mais surtout, sa mollesse, sa couleur jaune et la morsure géante font penser à un gros morceaux de fromage de dessin animé ou à un chamallow grillé qui suffisent a évoquer, j'espère, l'idée de s'asseoir dans la gueule du loup, ou tout du moins une certaine gourmandise féroce, quelque chose de plus comique que sérieux.
Finalement pour répondre à votre question, ce qui m'importe est plus de m'adresser directement aux gens, quelque soit l'endroit où ils se trouvent, et il est vrai que j'ai fait jusqu'à maintenant beaucoup plus de propositions pour la sphère privée.

Tu sembles établir une espèce de relation magique et symbolique avec les objets qui nous entourent. Quelques unes de tes oeuvres oscillent de manière ambigüe entre leur nature fonctionnelle et décorative. Jusqu'à quel point cette fonctionnalité est-elle importante ?

Quand j'ai commencé à sentir que j'allais devenir artiste dans le milieu de l'art contemporain j'ai été très inquiète : on m'a élevée dans l'idée que l'art est parfois beau mais surtout inutile et que les artistes sont respectables et sacrés, mais quand même plutôt des bons à rien. Moi je trouvais qu'en tous cas qu'ils ne partageaient que trop de choses sombres. 

Alors j'ai démarré avec un pacte en tête : faire des choses utiles et porteuse de joie ou d'espoir. 
J'ai choisi la légèreté contre la lourdeur.
Et j'ai décidé de faire des objets qu'on puisse s'approprier à travers leur usage : le respect qu'on nous apprend à observer face aux oeuvres d'art est inhibant, on ne se sent pas forcément libre d'en faire ce que l'on veut. Avec les objets du quotidien on a tous les droits. J'aimais bien l'idée de faire des objets deux en un, oeuvre d'art et objet fonctionnel. 
Et puis surtout, de cette façon, j'entrais véritablement dans le quotidien des gens et je pouvais leur proposer de changer d'habitudes, de porter un nouveau regard sur les objets qui nous entoure.
Oui, je suis sûre qu'ils ont beaucoup de pouvoir sur nous, pas vraiment magique non, mais ils sont là tout le temps, on se prend les pieds dans le tapis, on s'assied sur un coussin brodé "le travail c'est la santé", ... Forcément ils influent sur nos existences.
Avec mes objets, pas les vrais du quotidiens, le plus important n'est pas leur qualités fonctionnelles : ce que je veux c'est que ce qu'ils racontent soit très présent : ils sont comme des instruments de propagande et je serais la dictatrice du bonheur. Ils proposent une autre façon de voir les choses, un rapport au monde engageant à la réflexion.
Vous avez dû remarqué que je fais souvent des sièges : c'est l'élément adaptateur par excellence entre nous, pauvres hères, et le monde. 
Et c'est aussi que j'adore l'idée qu'une oeuvre soit importante, raconte plein de choses et qu'à la fin on s'asseye dessus. C'est un peu comme les principes, c'est bon d'en avoir, mais il faut aussi savoir s'asseoir dessus.

Souvent les artistes revendiquent avec leur oeuvre la volonté de changer le monde, pour ma part il me semble  tu prétends le rendre plus confortable. Dans quel sens peut on considérer qu'il s'agit d'une manière de se conformer, s'adapter a la réalité ?

Effectivement il y a un rapport très fort au confort et au conformisme dans mon travail. Le confort est ce à quoi nous aspirons presque tous je pense, et de ce désir découle un certain conformisme qui peut rendre la vie assez ennuyeuse. Il y a des tas de moules qui permettent de se sentir mieux, beaucoup de moules très confortables, mais il y en a pas mal à casser aussi.
Je me bats contre les mauvais moules, pas seulement ceux de l'éducation qu'on a reçue, mais ceux qu'on se crée soi-même au fil du temps, à travers les modèles qu'on décide de suivre par exemple. 
Mais je ne suis pas révolutionnaire, et je ne veux pas changer le monde.
Dans mon travail il ne s'agit pas tant d'utopie que d'une quête assez terre-à-terre du bonheur. Je m'intéresse plus à ses représentations quand elles se situent dans notre quotidien banal - les pique-niques en famille par exemple -, que quand elle nous emmène dans des univers fictionnels délirants.
Plutôt que de vouloir changer le monde, j'essaie de changer notre rapport a celui-ci, et c'est déjà énorme. Notre vision des choses est le résultat d'un filtre que chacun se façonne au fil du temps, et ... du bon filtre au mauvais moule, il n'y a qu'un pas !

Derrière le style ingénu et doux de tes œuvres, et par exemple dans la chanson « Adieu à Dieu » avec cette phrase : « Comment veux-tu que j’te crois, j’ai trouvé des vérités beaucoup plus appropriées à la triste réalité que tu nous as fabriquée »*, l'on perçoit plus d'ironie que 
l'innocence qui imprègne tes œuvres. Cette aspiration au bonheur 
est-elle le fruit d'un désenchantement plus que d'un optimisme naïf ?

Je crois que cette question est un peu la même que celle de savoir par quoi tout a commencé, la poule ou l'oeuf.
J'ai commencé très naïvement, un de mes tous premiers travaux vraiment personnel était "les instruments pour le 
bonheur" (un sèche-larme, un tire-bouche, des oeillères, …) présentés sous forme d'une vidéo-mode d'emploi type télé-achat. 
J'étais complètement sincère dans mon propos et lorsque je l'ai montré pour la première fois j'ai été très étonnée que tout le
monde rie aux larmes. Je savais qu'on ne porterait pas ces instruments dans la vraie vie, qu'ils seraient des symboles de ce désir d'être heureux, mais c'était quand même du premier degré pur et dur.  Et finalement, ça m'a très vite fait rire moi-même : c'est comme si face à notre petitesse, il n'y a pas tellement d'autre salut que d'en rire.

Crois-tu que la critique d'art tende à éloigner au lieu de rapprocher l'art et les personnes, qu'en réalité la création artistique est quelque chose de beaucoup plus facile et spontané que ce qui se pose et dit dans cet entretien ?

Non je pense que la critique est souvent bonne et rapproche les gens de l'art en donnant des pistes d'interprétation. Elle ne doit pas être nécessaire mais est souvent intéressante.
Pour ma part, une chose me chiffonne : j'entend un peu trop souvent parler d'ironie dans mon travail et ce mot m'embête car ce n'est pas ce que j'ai voulu d'abord. Il ne s'agit pas non plus d'humour noir; c'est simplement que la façon dont je regarde les
 choses et les présentent à travers mon travail entraine irrémédiablement vers cette interprétation, presque malgré moi. L'ironie ne fait pas partie du processus de travail mais seulement du résultat, et parfois les gens mélangent un peu tout ça. C'est important de laisser les choses à leur place.
D'accord pour ce désenchantement qui transpire, moi j'espère surtout qu'il induit un regard tendre sur nos toutes petites vies faites de si grands espoirs.